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L'urgence silencieuse : pourquoi les systèmes de santé africains ne sont pas prêts pour la vague des maladies non transmissibles

Marie Ba Lacouture · 2026

J'ai passé les six dernières années à accompagner des ministères de la Santé en Afrique subsaharienne dans la construction de l'infrastructure numérique dont ils ont besoin pour suivre les maladies et décider. Je me suis assise dans des salles, en Mauritanie, avec des responsables de programme qui comptaient les cas de paludisme sur des tableurs. J'ai vu des équipes de données au Sénégal passer des semaines à nettoyer des enregistrements DHIS2 qui auraient dû demander quelques heures. Et une nouvelle crise monte, silencieusement, à laquelle ces mêmes systèmes ne sont presque pas préparés.

Les maladies non transmissibles, c'est à dire le diabète, l'hypertension, les maladies cardiovasculaires et les affections respiratoires chroniques, progressent fortement en Afrique. L'Organisation mondiale de la santé estime qu'elles représentent aujourd'hui plus de 37 % des décès sur le continent, une proportion qui augmente chaque année. Or les systèmes de surveillance, les outils de reporting et les capacités d'analyse dont disposent les ministères ont été conçus presque entièrement autour des maladies infectieuses.

Ce que cet écart donne sur le terrain

Au fil des missions au Sénégal, en République démocratique du Congo, au Burkina Faso et ailleurs, le même schéma se répète. Les ministères ont investi, souvent avec un appui important des bailleurs, dans des plateformes comme DHIS2, OpenMRS et les systèmes logistiques. Ces outils fonctionnent et rendent de vrais services. Mais ils ont été conçus pour répondre à des questions comme : combien de cas de paludisme ont été notifiés ce mois ci, combien de vaccins ont été administrés.

La maladie chronique pose d'autres questions. Combien de personnes dans ce district vivent depuis cinq ans avec une hypertension non diagnostiquée. Quelles communautés voient le diabète progresser, et pourquoi. Quels patients présentent le risque cardiovasculaire le plus élevé dans l'année qui vient. Ce sont des questions longitudinales, prédictives, à l'échelle des populations, et la plupart des systèmes de santé du continent ne savent pas y répondre aujourd'hui.

Où l'IA aide vraiment, et où elle n'aide pas

Je veux être précise. L'IA n'est pas une réponse au sous financement des systèmes, au manque de personnel ou à la fragmentation des données. Ce sont des problèmes structurels qui demandent une volonté politique et un investissement durable. Mais pour les équipes qui disposent déjà de données, et elles sont nombreuses, elle peut rendre visible ce qui ne l'est pas.

Le contrôle automatisé de la qualité des données est le cas le plus clair. L'un des principaux obstacles à la surveillance des maladies non transmissibles, ce sont des données inexploitables : valeurs manquantes, codages incohérents, doublons. Des modèles peuvent analyser les jeux de données en continu et signaler les anomalies en quelques minutes plutôt qu'en quelques semaines. La détection de motifs à l'échelle des populations peut faire apparaître des grappes géographiques de risque assez tôt pour agir. L'aide à la décision peut permettre à un clinicien débordé de prioriser, à partir d'indicateurs déjà collectés. Et la rédaction automatisée des rapports de routine rend aux responsables de programme les heures qu'ils y perdent.

La difficulté, c'est le contexte

Après des années de mise en œuvre de systèmes numériques sur le continent, ma conclusion est que la technologie est rarement le problème. Un modèle entraîné sur des données des États Unis ou d'Europe peut mal fonctionner, voire induire en erreur, appliqué à un poste de santé communautaire du Sénégal rural. La prévalence, la démographie, les pratiques de collecte et les comportements de recours aux soins sont différents. Les modèles doivent être validés localement, les équipes doivent en comprendre les limites, et la mise en œuvre doit être conçue avec ceux qui utiliseront les outils.

C'est aussi pour cela que la souveraineté des données ne se réduit pas à l'endroit où se trouve un serveur. Une solution hébergée dans un centre de données national ne rend pas souverain. Ce qui rend souverain, ce sont des outils adaptés au contexte et des acteurs capables de conduire un projet jusqu'aux opérations.

Ce qui doit se passer

Les bailleurs et les ministères doivent investir dans l'infrastructure de données des maladies non transmissibles avec le sérieux qu'ils ont appliqué aux systèmes VIH et paludisme. Les outils existent. L'adoption de l'IA doit être précédée d'une littératie de l'IA : trop de projets technologiques bien financés échouent parce que les équipes censées les utiliser n'ont jamais été réellement consultées ni formées. Le renforcement des capacités n'est pas une ligne budgétaire, c'est le travail lui même. Et les solutions doivent être construites par des gens qui connaissent le terrain. L'Afrique n'a pas besoin d'algorithmes importés avec une nouvelle marque.

Marie Ba Lacouture est la fondatrice d'Insight Santé, cabinet de conseil en systèmes d'information de santé basé à Dakar, au Sénégal.

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